Ce premier colloque en Midi-Pyrénées fut un grand succès tant par le nombre d'associations participantes que par le public présent (plus de 500 personnes). Il a pu ainsi montrer la force des organisations de solidarité internationale de Midi-Pyrénées et leur engagement dans les pays du Sud. Vous trouverez ci-après les principales interventions.
Vandana Shiva (Inde) - Prix Nobel Alternatif
Mes chères Soeurs, Mes chers Frères,
J'avais promis à mes amis Jacques Berthelot et Jean Louis Bato de participer à cet important colloque qui doit traiter des effets dévastateurs du système économique mondial et de l'économie en général sur le monde vivant.
Mais aujourd'hui mon pays, l'Inde, pour la première fois dans son histoire, depuis l'indépendance, doit faire face à l'appropriation par les sociétés multinationales de nos ressources vitales. Je veux parler de la terre et l'eau. La compagnie Suez a décidé de faire main basse sur notre eau. Aujourd'hui c'est notre eau qui risque d'être privatisée à New Delhi, notre capitale, demain ce sera le tour de Bombay, Calcutta, Madras et l'ensemble de nos villes et villages. Nous avons décidé de nous battre, de faire front. Une importante réunion, rassemblant toute la société civile doit se tenir à New Delhi les 22 et 23 février. C'est la raison pour laquelle je ne pourrais être parmi vous.
Depuis les années 70, je refuse de laisser notre planète sous le contrôle de ces grandes compagnies, de cette forme de totalitarisme. Après la maladie de la vache folle, après le scandale des OGM et, de plus en plus, le manque, d'eau pour nos petits agriculteurs et d'eau potable, les citoyens, dans le monde entier, sont demandeurs d'une nourriture de qualité, que seule les petites fermes peuvent garantir. Avec l'association Navdanya que j'ai créé nous voulons prouver que c'est la seule voie.
Nous vivons dans un monde de violence. Mais nous devons prendre soin de chacune de nos vaches, de chacune de nos plantes. Si vous avez une ferme immense, il faut un satellite pour savoir quand vous devez irriguer vos champs et il vous faut utiliser engrais et pesticides. Une agriculture soignée nécessite, au contraire, de petites surfaces et des champs organiques. C'est la seule thérapie face à la violence dont nous avons héritée. Et nous avons besoin d'un avenir de paix.
Le paysan indien travaille dans une économie de mutualité, en dehors du marché, avec des échanges de services. C'est nécessaire pour résoudre les problèmes de pauvreté et de chômage. Même dans vos pays très industrialisés, les systèmes d'assurance et de prise en charge commencent à s'effondrer. L'idée que l'on peut vivre sans travailler ne peut pas tenir bien longtemps. Cette économie d'interdépendance, ce concept de production sans capital, c'est sans doute ce que le Nord a besoin d'apprendre du Sud. C'est l'avenir, car la logique du capital, en créant et en augmentant la dépendance, est devenue le cancer de l'humanité.
Nous devons ensemble résister, nous devons ensemble combattre, ensemble nous seront encore plus fort, ensemble nous vaincrons.
Je vous souhaite bon travail et bon congrès.
Votre dévouée et amie.
Vandana Shiva
Arundhati Roy (Inde) - Ecrivain, auteur de Le dieu des petits riens
Pour ralentir une bête sauvage, on lui brise les membres. Pour ralentir un pays, on brise son peuple. En le privant de toute volonté, vous lui prouvez que c'est vous qui dirigez son destin. Vous lui prouvez à l'évidence que c'est à vous qu'il appartient de décider de la vie, de la mort, de la réussite ou de l'échec de chacun. Pour qu'il ne doute pas de votre pouvoir, vous lui montrez de quoi vous êtes capable et la facilité avec laquelle vous pouvez donner corps à vos envies. Avec laquelle vous pouvez appuyer sur un bouton et anéantir le globe. Avec laquelle vous pouvez déclarer une guerre ou négocier la paix, priver les uns d'un fleuve pour en faire cadeau aux autres, faire verdir un désert, abattre une forêt pour en planter une autre ailleurs. Par pur caprice, vous anéantissez la foi d'un peuple en des choses très anciennes : la terre, la forêt, l'eau et l'air.
Une fois votre tâche accomplie, que leur reste-t-il ? Vous, et vous seul. Alors, ils se tourneront vers vous, n'ayant pas d'autre recours. Ils vous aimeront alors même qu'ils vous méprisent. Ils vous feront confiance alors même qu'ils savent de quoi vous êtes capable. Ils seront prêts à voter pour vous alors même que vous leur retirez leur dernier souffle. Ils boiront ce que vous leur donnez à boire. Ils respireront ce que vous leur donnez à respirer. Ils habiteront là où vous transportez leurs possessions. Il le faut bien. Que pourraient-ils faire d'autre ? Ils n'ont pas de tribunal pour demander réparation. Vous êtes leur père et leur mère. Vous êtes le juge et le jury. Vous êtes le Monde. Vous êtes Dieu.
Le pouvoir se renforce non pas seulement de ce qu'il détruit, mais aussi de ce qu'il crée. Non pas seulement de ce qu'il prend, mais aussi de ce qu'il donne. Et l'impuissance est confirmée non seulement par le désarroi des victimes, mais aussi par la gratitude des bénéficiaires (ou du moins de ceux qui se croient tels).
Cette forme moderne de pouvoir, froide et calculatrice, est inscrite entre les lignes des clauses prétendument nobles de constitutions prétendument démocratiques. Et elle est détenue par les représentants élus d'un peuple ostensiblement libre. Et pourtant aucun monarque, aucun despote, aucun dictateur, dans aucun autre pays du globe, à aucune autre époque de l'histoire de l'humanité, n'a jamais eu à sa disposition des armes aussi performantes.
Jour après jour, fleuve après fleuve, forêt après forêt, montagne après montagne, missile après missile, bombe après bombe - presque à notre insu -, on nous brise et on nous anéantit.
Les Grands Barrages ont au "Développement" d'un pays ce que sont les bombes atomiques à son arsenal militaire. Les uns comme les autres sont des armes destinées à la destruction en masse. Des armes qu'utilisent les Gouvernements pour contrôler leurs gouvernés. Les uns comme les autres, des emblèmes du vingtième siècle qui signalent un moment de l'histoire où l'intelligence humaine s'est laissé emporter et a oublié son instinct primaire de survie. Des signes de mauvais augure d'une civilisation qui se retourne contre elle-même. Ils représentent la rupture du lien, et pas seulement du lien, mais de l'harmonie qui existe entre l'homme et la planète sur laquelle il vit. Ils interrompent les circuits qui ont toujours relié l'oeuf à la poule, le lait à la vache, la nourriture à la forêt, l'eau au fleuve, l'air à la vie et la terre à l'existence humaine.
Diogène (France) : voir texte intégral
Majid Rahnema (Iran),
Ancien ministre, ancien membre du conseil exécutif de l'UNESCO. Il nous rappelle d'abord son cheminement personnel qui fut celui de toute une génération : passage d'une certitude initiale qu'il était possible pour les pays plus pauvres de changer la face des choses, de rattraper leur retard et même de dépasser l'Occident (c'était l'objectif annoncé de l'URSS).
Majid Rahnema développe ensuite son analyse de la pauvreté. Il distingue :
Par opposition à la misère, la pauvreté qui fut le mode de vie de la plupart des civilisations avant la révolution industrielle, pauvreté générale, mais où l'on manifestait le respect des autres dans la frugalité, c'était la condition normale de l'homme en civilisation (Proudhon). En ce sens il oppose la misère à la pauvreté (en référence à Saint Thomas d'Aquin). Selon Michel Molat la misère jusqu'à la révolution industrielle était plutôt un accident. En ce sens la pauvreté a été un bouclier contre la misère pendant des millénaires. La misère, elle, représente une chute dans un monde sans repère. L'individu ayant perdu ses moyens de repères a besoin d'aide, sorte de bouée de sauvetage. Cette misère est le produit d'une certaine conception de la richesse qui fonctionne dans le système économique actuel. Cette forme de misère est autant morale que physique. Du même coup, elle frappe également les riches avides de toujours plus de superflus.
D'un point de vue méthodologique, il distingue trois formes de pauvreté :
1) la pauvreté comme condition normale de l'humain, qui est une pauvreté conviviale, car la richesse est dans les relations entre les personnes. La richesse de la communauté fait que personne n'a faim. Cette pauvreté encourage l'hospitalité, et il y a une sorte d'encadrement des besoins. Les mécanismes de régulation sociale contrôlent les facteurs qui pourraient créer l'envie.
2) la pauvreté volontaire, celle de certains hommes dans toutes les civilisations : le Christ, Gandhi, Saint François d'Assise, Elizabeth de Thuringe. Il s'agit d'un choix volontaire afin de protéger sa liberté. La peur actuelle du manque et le refuge dans l'argent nous empêchent d'être libres.
3) la pauvreté modernisée qui a été introduite par la fabrication des besoins. Nous possédons de plus en plus de choses mais nous avons de plus en plus le sentiment de manque, ex. les pauvres des Etats Unis ont en moyenne 9000 dollars par an, soit 27 fois le seuil de pauvreté, mais ils vivent effectivement moins richement que les pauvres des pays pauvres.
La course entre les besoins socialement fabriqués et l'impossibilité de les satisfaire est comparé par Ivan Illich au supplice de Tantale.
Les échanges précédents sont passés à côté de la question de l'économie. Selon Xénophon l'Economia est l'art de satisfaire aux besoins d'une société qu'elle est sensée satisfaire or aujourd'hui le sens du terme économie a été corrompu. C'est l'économie qui impose ses lois à la société, ex. on estime à 2 milliards le nombre des personnes qui sont sous alimentées, or la nourriture est largement suffisante pour l'ensemble de la planète si elle était mieux répartie.
L'économie a deux faces : celle qui crée une certaine conception de l'abondance mais elle crée également la rareté, ex. le manque d'eau dans certaine région.
La croissance est considérée comme normale mais la machine économique produit toujours davantage, mais pour qui ? et par qui ? Gandhi utilisait le terme "d'égonomie" pour désigner l'économie au service des nantis.
Conclusion : la pauvreté n'est pas un problème mais c'est la manière dont la pauvreté est problématisée. Selon la banque mondiale, les pauvres représentent les 2/3 de la population mondiale (dont 35 millions aux Etats-Unis). Le problème c'est la richesse telle qu'elle est conçue. L'expression de Gandhi "laissez les pauvres tranquilles" ne signifie pas "laissez les riches tranquilles". Le problème le plus dramatique aujourd'hui, c'est que nous sommes tous responsables dans nos activités quotidiennes de la misère. La société de consommation crée la peur du manque.